Assurance multirisque professionnelle face aux pandémies : analyse des garanties et limites de couverture

La crise sanitaire liée à la COVID-19 a mis en lumière les vulnérabilités des entreprises face aux risques pandémiques. De nombreux professionnels se sont tournés vers leurs contrats d’assurance multirisque professionnelle pour tenter de couvrir leurs pertes d’exploitation, avec des résultats souvent décevants. Cette situation a révélé un décalage entre les attentes des assurés et la réalité des garanties proposées dans ces contrats. Quelles protections offrent réellement les assurances multirisques professionnelles en cas de pandémie? Comment interpréter les clauses contractuelles? Quelles évolutions du marché assurantiel peut-on observer depuis cette crise majeure? Analysons en profondeur les mécanismes, limites et perspectives des garanties assurantielles face aux risques pandémiques.

Le cadre juridique des garanties pandémiques dans les contrats multirisques professionnels

Le droit des assurances repose sur des principes fondamentaux qui déterminent l’étendue des garanties en cas d’événement exceptionnel comme une pandémie. L’article L.113-1 du Code des assurances précise que l’assureur ne répond pas des pertes et dommages provenant d’une faute intentionnelle ou dolosive de l’assuré. En revanche, les risques couverts doivent être clairement définis dans le contrat.

La question centrale concernant les pandémies est leur caractère prévisible ou non. Le Conseil d’État a considéré dans plusieurs arrêts que les épidémies de grande ampleur ne constituent pas nécessairement des cas de force majeure, notion fondamentale en matière d’assurance. Pour qu’un événement soit qualifié de force majeure, il doit être imprévisible, irrésistible et extérieur.

Dans le contexte des contrats multirisques professionnels, la garantie pertes d’exploitation est généralement conditionnée à la survenance d’un dommage matériel. Cette condition a été au cœur des contentieux liés à la COVID-19. La Cour de cassation a confirmé dans plusieurs arrêts de 2021 et 2022 que la fermeture administrative d’un établissement en raison d’une pandémie ne constitue pas, en soi, un dommage matériel susceptible de déclencher la garantie pertes d’exploitation.

Les exclusions de garantie et leur validité

Les clauses d’exclusion doivent répondre à des critères stricts pour être valables. Selon l’article L.113-1 du Code des assurances, elles doivent être « formelles et limitées ». La jurisprudence a précisé que ces clauses doivent être rédigées en caractères très apparents et être suffisamment claires pour que l’assuré comprenne l’étendue de l’exclusion.

De nombreux assureurs ont intégré des exclusions concernant les épidémies et pandémies dans leurs contrats, mais leur validité a parfois été contestée devant les tribunaux. Le Tribunal de commerce de Paris a ainsi invalidé certaines clauses d’exclusion jugées trop générales ou ambiguës dans plusieurs décisions rendues en 2020 et 2021.

  • Les clauses d’exclusion doivent être formelles et limitées
  • Elles doivent figurer en caractères très apparents
  • L’ambiguïté s’interprète en faveur de l’assuré (contra proferentem)

La Commission des clauses abusives a par ailleurs émis des recommandations visant à améliorer la lisibilité des contrats d’assurance et à limiter les exclusions trop générales qui pourraient surprendre l’assuré. Ces recommandations, bien que non contraignantes, influencent l’interprétation des contrats par les juges.

Analyse des garanties spécifiques mobilisables en cas de pandémie

Face à une crise sanitaire comme celle de la COVID-19, plusieurs garanties peuvent potentiellement être activées dans un contrat multirisque professionnel, bien que leur application soit souvent restrictive.

La garantie pertes d’exploitation sans dommage

Contrairement à la garantie pertes d’exploitation traditionnelle, la garantie pertes d’exploitation sans dommage peut couvrir les pertes financières subies par l’entreprise sans qu’un dommage matériel ne soit nécessaire. Cette garantie peut s’appliquer dans plusieurs cas :

En cas de fermeture administrative ordonnée par les autorités publiques, cette garantie peut être mobilisée si elle est expressément prévue au contrat. Toutefois, de nombreux assureurs ont limité cette couverture aux fermetures individuelles (comme une fermeture pour manquement aux règles d’hygiène) et non aux fermetures généralisées comme celles décidées pendant la pandémie.

L’impossibilité d’accès aux locaux professionnels peut également être couverte. Cette garantie s’applique lorsque l’accès à l’entreprise est physiquement impossible (par exemple en raison d’un périmètre de sécurité). Les mesures de confinement ne constituent pas nécessairement une impossibilité d’accès au sens strict, ce qui a conduit à des refus d’indemnisation.

Certains contrats comportent une garantie spécifique carence de fournisseurs qui couvre les pertes résultant de l’impossibilité pour un fournisseur de livrer des marchandises. Cette garantie peut s’avérer pertinente en cas de rupture des chaînes d’approvisionnement due à une pandémie, mais elle comporte généralement des plafonds d’indemnisation relativement bas.

Les garanties homme-clé et indemnités journalières

La garantie homme-clé couvre les conséquences financières de l’absence prolongée ou du décès d’une personne indispensable au fonctionnement de l’entreprise. Dans le contexte d’une pandémie, cette garantie peut être activée si le dirigeant ou un collaborateur essentiel est gravement malade.

Les contrats incluant des indemnités journalières permettent de compenser partiellement la perte de revenus en cas d’arrêt de travail. Durant la crise du COVID-19, ces garanties ont pu être mobilisées pour les professionnels contraints de cesser leur activité pour cause de maladie.

Il convient de noter que ces garanties sont soumises à des délais de carence (période pendant laquelle aucune indemnisation n’est versée) et à des plafonds d’indemnisation qui peuvent limiter considérablement leur efficacité face à une crise prolongée.

  • Vérifier l’existence d’une garantie pertes d’exploitation sans dommage
  • Examiner les conditions d’application des garanties homme-clé
  • Prendre en compte les délais de carence et plafonds d’indemnisation

La jurisprudence récente montre que l’interprétation de ces garanties reste stricte. La Cour d’appel de Paris, dans un arrêt du 28 septembre 2021, a ainsi considéré que la simple mention d’une garantie « fermeture administrative » ne suffisait pas à couvrir les fermetures décidées dans le cadre d’une pandémie mondiale si cette hypothèse n’était pas expressément prévue.

Les contentieux post-COVID et leur impact sur l’interprétation des contrats

La pandémie de COVID-19 a généré un contentieux sans précédent dans le secteur de l’assurance professionnelle. Ces litiges ont permis de clarifier l’interprétation des contrats et d’établir une jurisprudence qui influence désormais la rédaction des polices d’assurance.

L’affaire AXA France IARD contre plusieurs restaurateurs a marqué un tournant. Dans son arrêt du 17 décembre 2020, la Cour d’appel d’Aix-en-Provence a donné raison à un restaurateur contre son assureur en interprétant une clause d’exclusion comme ne s’appliquant pas à la fermeture administrative liée à la pandémie. Cette décision a ouvert la voie à de nombreux recours similaires.

Le contentieux a également porté sur la notion de dommage matériel. Certains assurés ont tenté de faire reconnaître la présence du virus dans leurs locaux comme un dommage matériel susceptible de déclencher la garantie pertes d’exploitation. La Cour de cassation a rejeté cette interprétation dans un arrêt du 16 septembre 2021, considérant que la contamination potentielle des locaux ne constituait pas un dommage matériel au sens des contrats d’assurance.

La question de la force majeure a été centrale dans de nombreux litiges. Si la Cour de cassation a reconnu que la pandémie pouvait constituer un cas de force majeure dans certaines circonstances, elle a également précisé que cette qualification n’entraînait pas automatiquement une obligation d’indemnisation pour l’assureur si le contrat ne le prévoyait pas expressément.

Les solutions transactionnelles et médiations

Face à la multiplication des contentieux, de nombreux assureurs ont privilégié des solutions transactionnelles. Le Médiateur de l’Assurance a joué un rôle accru dans la résolution des litiges, avec une augmentation de 45% des saisines en 2020 par rapport à l’année précédente.

Certains grands groupes d’assurance ont mis en place des fonds de solidarité spécifiques pour leurs clients professionnels. Ces initiatives, bien que ne relevant pas d’une obligation contractuelle, ont permis d’apporter un soutien financier aux entreprises les plus fragilisées tout en évitant des procédures judiciaires coûteuses.

L’intervention des organisations professionnelles a également contribué à trouver des solutions. La Fédération Française de l’Assurance (FFA) a coordonné certaines mesures de soutien et participé aux discussions avec les pouvoirs publics pour améliorer la protection des entreprises.

  • Multiplication des recours devant les tribunaux de commerce
  • Développement de solutions transactionnelles
  • Rôle accru du Médiateur de l’Assurance

Ces contentieux ont conduit à une évolution des pratiques contractuelles. Les nouvelles polices d’assurance mentionnent désormais explicitement les pandémies, généralement pour les exclure clairement des garanties, afin d’éviter toute ambiguïté d’interprétation.

Évolutions des offres assurantielles post-pandémie

La crise du COVID-19 a profondément transformé le marché de l’assurance professionnelle. Les assureurs ont dû adapter leurs offres pour répondre aux nouvelles attentes des entreprises tout en préservant leur équilibre financier.

De nouveaux produits spécifiques ont émergé pour couvrir le risque pandémique. Ces contrats, souvent proposés en option, prévoient une indemnisation forfaitaire en cas de fermeture administrative liée à une épidémie ou pandémie. Toutefois, ces garanties comportent généralement des plafonds d’indemnisation relativement bas et des primes élevées, reflétant la difficulté à assurer ce type de risque systémique.

Les assureurs ont également développé des offres intégrant une assistance renforcée en cas de crise sanitaire : accompagnement à la mise en place de protocoles sanitaires, aide à la digitalisation de l’activité, ou encore soutien psychologique pour les dirigeants. Ces services, bien que ne constituant pas des indemnisations financières directes, peuvent aider les entreprises à traverser une crise.

On observe par ailleurs une tendance à la clarification des exclusions dans les nouveaux contrats. Les pandémies et épidémies figurent désormais explicitement dans les clauses d’exclusion de nombreux contrats multirisques professionnels, conformément aux exigences de l’Autorité de Contrôle Prudentiel et de Résolution (ACPR) qui a appelé à une plus grande transparence.

Le rôle des partenariats public-privé

Face aux limites du marché privé pour couvrir le risque pandémique, des réflexions ont été engagées sur la création de régimes d’indemnisation spécifiques s’inspirant de modèles existants comme le régime des catastrophes naturelles (Cat Nat) ou le Groupement d’Assurance et de Réassurance des risques Attentats et actes de Terrorisme (GAREAT).

Un projet de régime de catastrophes exceptionnelles (Cat Ex) a été étudié par le gouvernement et les assureurs. Ce dispositif prévoyait une couverture obligatoire des pertes d’exploitation sans dommage en cas d’événement exceptionnel, avec une participation de l’État comme réassureur de dernier ressort. Bien que ce projet n’ait pas abouti, il témoigne de la prise de conscience collective de la nécessité d’une solution systémique.

À l’échelle européenne, des réflexions similaires sont menées. La Commission européenne a lancé une consultation sur la création d’un mécanisme de protection contre les risques de pandémie, qui pourrait déboucher sur des initiatives législatives dans les années à venir.

  • Développement de garanties spécifiques avec des limites strictes
  • Renforcement des services d’accompagnement en cas de crise
  • Réflexion sur des mécanismes d’indemnisation public-privé

Ces évolutions témoignent d’une prise de conscience du caractère systémique du risque pandémique et de la nécessité d’une approche collective associant assureurs privés et puissance publique.

Recommandations pratiques pour optimiser sa protection assurantielle

À la lumière des enseignements tirés de la crise COVID-19, les professionnels peuvent adopter plusieurs stratégies pour renforcer leur protection face aux risques pandémiques.

L’audit détaillé des contrats existants constitue une première étape fondamentale. Il convient d’examiner attentivement les définitions contractuelles des termes clés (dommage matériel, fermeture administrative, épidémie…), les conditions de mise en œuvre des garanties et les exclusions. Cette analyse permet d’identifier les lacunes de couverture et d’engager un dialogue avec son assureur pour les combler.

La diversification des couvertures représente une approche pragmatique. Plutôt que de rechercher une protection complète contre le risque pandémique (qui reste difficile à obtenir à un coût raisonnable), il peut être judicieux de combiner plusieurs garanties complémentaires : assurance homme-clé, prévoyance étendue, garantie pertes d’exploitation sans dommage, etc.

L’adaptation de sa stratégie de gestion des risques est tout aussi déterminante. Les entreprises peuvent mettre en place des plans de continuité d’activité intégrant le risque sanitaire, constituer des réserves financières pour faire face à une crise, ou encore diversifier leurs activités et leurs canaux de distribution pour réduire leur vulnérabilité.

Le recours aux conseils spécialisés

L’accompagnement par des courtiers spécialisés peut s’avérer précieux pour naviguer dans la complexité des offres d’assurance. Ces professionnels peuvent négocier des conditions adaptées aux spécificités de chaque entreprise et identifier les garanties les plus pertinentes.

La consultation d’un avocat spécialisé en droit des assurances peut également être utile pour analyser les contrats existants et vérifier la validité des clauses d’exclusion. En cas de sinistre, cet accompagnement juridique peut faire la différence dans l’obtention d’une indemnisation.

Les experts-comptables et commissaires aux comptes peuvent par ailleurs aider à quantifier précisément le préjudice subi en cas de crise et à préparer les éléments nécessaires à une demande d’indemnisation.

  • Analyser finement les contrats existants et leurs limites
  • Diversifier les couvertures pour une protection plus complète
  • S’entourer de conseils spécialisés (courtier, avocat, expert-comptable)

Au-delà de l’assurance traditionnelle, des solutions alternatives comme l’auto-assurance ou les captives d’assurance (sociétés d’assurance créées par un groupe d’entreprises pour couvrir leurs propres risques) peuvent constituer des options pour les structures de taille suffisante.

Perspectives d’avenir : vers un nouveau paradigme assurantiel

La crise sanitaire a mis en évidence les limites du modèle assurantiel traditionnel face aux risques systémiques. Cette prise de conscience ouvre la voie à des transformations profondes du secteur.

L’intégration des nouvelles technologies dans l’assurance professionnelle s’accélère. L’intelligence artificielle et le big data permettent une analyse plus fine des risques et une tarification plus personnalisée. Les assurtech développent des solutions innovantes, comme les assurances paramétriques qui déclenchent automatiquement une indemnisation lorsque certains paramètres objectifs sont atteints (comme un niveau de contamination ou une décision administrative).

La mutualisation des risques à plus grande échelle apparaît comme une nécessité face aux risques systémiques. Des initiatives de pools d’assurance et de réassurance spécialisés émergent, permettant de répartir le risque entre un plus grand nombre d’acteurs. À l’échelle européenne, des réflexions sont menées sur la création d’un mécanisme transnational de couverture des risques exceptionnels.

L’approche préventive gagne en importance dans les stratégies assurantielles. Les assureurs investissent davantage dans la prévention des risques et l’accompagnement de leurs clients professionnels. Cette évolution s’inscrit dans une logique de partenariat à long terme, où l’assureur n’est plus seulement un indemnisateur mais devient un conseiller en gestion des risques.

Vers une redéfinition du contrat social

La question de la répartition des risques exceptionnels entre individus, entreprises, assureurs et État fait l’objet d’un débat de société. La crise a mis en lumière la nécessité d’un nouveau contrat social définissant clairement les responsabilités de chacun face aux risques systémiques.

Le Parlement européen a adopté en 2021 une résolution appelant à la création d’un cadre européen pour la gestion des risques de catastrophe, incluant les pandémies. Cette initiative pourrait déboucher sur une harmonisation des pratiques à l’échelle du continent et la création de mécanismes de solidarité transnationaux.

À l’échelle mondiale, des organismes comme l’Organisation de Coopération et de Développement Économiques (OCDE) préconisent le développement de partenariats public-privé innovants pour faire face aux risques émergents. Ces recommandations pourraient influencer les futures réglementations nationales et internationales.

  • Développement de solutions technologiques innovantes
  • Création de mécanismes de mutualisation à grande échelle
  • Redéfinition du rôle respectif des acteurs publics et privés

Cette évolution du paradigme assurantiel s’inscrit dans un contexte plus large de transformation de notre rapport au risque. La succession des crises (sanitaires, climatiques, géopolitiques) nous invite à repenser nos modèles de protection et à développer une approche plus résiliente et collaborative.

En définitive, si les contrats d’assurance multirisque professionnelle actuels offrent une protection limitée face aux pandémies, les enseignements tirés de la crise COVID-19 contribuent à faire émerger des solutions plus adaptées. L’avenir de la couverture des risques exceptionnels repose sur une combinaison d’innovations technologiques, de mécanismes de mutualisation renforcés et de partenariats public-privé. Dans ce contexte évolutif, les professionnels ont tout intérêt à adopter une démarche proactive, en diversifiant leurs protections et en intégrant pleinement la gestion des risques dans leur stratégie globale.