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Dépistage, TROD, et travail sexuel

 

Note du Collectif « Droits & Prostitution » en direction des pouvoirs publics, des professionnels, et militants de la lutte contre le sida.

    

 

Contexte

Ces dernières années, les pouvoirs publics et le monde de la lutte contre le sida s’enthousiasment en partie pour l’arrivée du Test Rapide d’Orientation Diagnostique (TROD).

L’enjeu est important car la découverte rapide du statut sérologique avec une mise sous traitement le plus tôt possible peut considérablement ralentir la progression du VIH. En effet, un patient séropositif avec une charge virale indétectable devient a priori non contaminant, ce qui permet d’envisager une diminution du nombre de contaminations si chaque personne appartenant à une des populations clés (gays, trans, usagerEs de drogues, travailleurSEs du sexe, migrantEs) est dépistée régulièrement tous les trois à six mois.

Alors que nos associations constatent une baisse du taux de dépistage auprès des travailleurSEs du sexe ces dix dernières années, on pourrait penser que l’arrivée d’un nouvel outil de dépistage plus flexible et hors les murs apporterait une solution à ce problème. Ce serait cependant en ignorer les causes réelles.

Les freins au dépistage sont multiples : peur du résultat, peur de la stigmatisation dans un lieu de dépistage de droit commun, mobilité réduite, dûe à la langue, aux difficultés de repérage dans la ville et/ou à une exposition aux violences. C’est surtout, le contexte de criminalisation accrue et l’isolement induit des travailleurSEs du sexe qui est la source première d’un moindre accès au dépistage. Depuis 2003 et le vote de la Loi de Sécurité Intérieure, le racolage public, y compris passif, est pénalisé comme délit. Des arrêtés municipaux et préfectoraux, ainsi que d’autres dispositions administratives sont utilisés pour réprimer l’exercice du travail sexuel, notamment sa partie la plus visible dans la rue. S’en suivent une déstructuration du travail sexuel avec des déplacements des scènes de prostitution vers des endroits plus reculés et cachés, une augmentation de la précarité, de l’insécurité, des violences, et a fortiori une santé fragilisée. Cette situation devrait être aggravée avec la mise en place de la pénalisation des clients qui accentuera notamment la stigmatisation et l’isolement, tout en augmentant la précarité et les prises de risques concernant le VIH et les IST.

Une offre de dépistage communautaire en allant vers les publics concernés peut en partie améliorer l’offre disponible, mais elle ne se traduit pas automatiquement par un TROD. A contrario, un TROD peut être réalisé par n’importe qui et donc ne plus répondre à la pratique du dépistage communautaire. Ceci peut donc poser un certain nombre de problèmes que nous souhaitons exposer.

 

Confidentialité & divulgation de son statut

Un des Principes de Denver de 1983 est que « Les personnes atteintes du Sida ont le droit : A la vie privée, à la confidentialité des rapports médicaux, au respect humain et de choisir qui sont les proches qui comptent dans leur vie »1. Ethiquement, il est essentiel que les résultats d’un dépistage restent confidentiels. Proposer un TROD sur le lieu de travail peut alors être en contradiction avec la garantie d’une confidentialité des résultats, en particulier lorsque les collègues et les clients sont aux alentours du bus de prévention ou de l’emplacement où se déroule le dépistage. Le résultat d’un test positif prenant plus de temps, et la réaction de la personne dépistée positive pouvant être observée par toutes celles et ceux qui attendent leur tour à l’entrée du bus, il est préférable de ne proposer un TROD que lorsque les conditions sont réunies, à savoir quand la divulgation des résultats se fait dans un endroit isolé, à l’écart de l’entourage, et que les personnes attendant leurs résultats ne se croisent pas avant ou après la divulgation.

 

Stigmatisation & sérophobie

La communauté des travailleurSEs du sexe n’est pas exempte de pratiques discriminantes. La stigmatisation des travailleurSEs du sexe séropositiVEs est d’autant plus importante que leur droit d’exercer le travail sexuel est souvent remis en cause. Les travailleurSEs du sexe séropositiVEs sont particulièrement vulnérables aux pratiques d’ « outing » de la part de personnes malveillantes, parfois des médias, et par d’autres travailleurSEs du sexe qui pensent utiliser cette information contre elles afin de faire peur à leurs clients dans le but de leur nuire. Le non-respect de la confidentialité des résultats du TROD peut donc avoir de graves conséquences sur les conditions de vie des travailleurSEs du sexe séropositifVEs.

 

Accompagnement

Un dépistage efficace ne peut être séparé de counselling avant le test pour faire le point sur les pratiques individuelles de prévention, et au moment de l’annonce du résultat afin d’informer au mieux la personne découvrant son statut sérologique. L’annonce de la séropositivité est un moment crucial qui va en grande partie déterminer par la suite la bonne prise en charge du patient. Les travailleurSEs du sexe découvrant leur séropositivité ne peuvent pas être renvoyéEs à leur travail sans aucun accompagnement. Il est essentiel que les travailleurSEs du sexe découvrant leur statut repartent avec une bonne compréhension des démarches à accomplir pour leur santé, et de leurs droits, notamment dans l’accès aux soins et au traitement.

Il est également important de pouvoir garder le moral en se sentant soutenuE. A la suite d’un résultat positif, il est normalement prévu de proposer un second dépistage afin de confirmer le résultat. L’association responsable du dépistage doit pouvoir offrir un accompagnement en milieu hospitalier/médical afin que le/LA patientE puisse rencontrer unE médecin spécialiste du VIH.

Si le dépistage a lieu la nuit et dans un endroit éloigné, il sera alors plus difficile et compliqué d’offrir un accompagnement adéquat à la suite d’un résultat positif. Il est possible que la personne à accompagner ait pu consommer de l’alcool ou d’autres produits, ce qui peut participer à la difficulté de la tâche. Il est important de maintenir également une offre de dépistage et de suivi aux autres IST que le VIH, et plus généralement à la santé sexuelle et gynécologique.

 

Quel intérêt pour le TROD VIH ? Et le dépistage des autres IST ?

Nos associations constatent que dans la majorité des cas, lors d’une proposition de dépistage, les travailleurSEs du sexe préfèrent avoir accès à des structures traditionnelles, en CDAG, ou milieu hospitalier, notamment parce qu’ils-elles souhaitent avoir accès à un dépistage plus large des IST notamment de l’hépatite B, du chlamydia, du gonocoque, du papillomavirus, de la syphilis, etc.

Beaucoup de travailleurSEs du sexe se responsabilisent également en se faisant dépister de par leur propre initiative individuelle. Le TROD apporte un intérêt supplémentaire dans une démarche de santé communautaire lors d’un entretien au sein du local associatif. Hors les murs, le TROD peut apporter une solution aux personnes très isolées qui n’ont ni le temps ni l’énergie d’entreprendre des démarches de dépistage classiques. Mais attention, les causes structurelles de cet isolement sont liées à la criminalisation et à la stigmatisation du travail sexuel. Le TROD ne saurait donc représenter une solution alternative à la décriminalisation, comme moyen de contourner les contraintes de l’isolement accru.

 

Enjeux financiers et politiques

Il est évident que le contexte politique autour de la question du travail sexuel a une importance considérable. Aussi, il est peut être tentant pour les pouvoirs publics de considérer le TROD comme un outil plus rentable, car plus flexible. Dans ce contexte, nous ne pouvons qu’exprimer nos craintes d’un plus grand désengagement financier de l’état en faveur de la santé communautaire avec les travailleurSEs du sexe.

Nous rappelons que nos associations sont sous financées au regard du travail qu’elles accomplissent, et des coûts supplémentaires liés à la répression du travail sexuel et au dispersement des scènes de prostitution (temps de travail associatif nécessaire plus conséquent, consommation d’essence, besoins plus grands de la communauté). Nous déplorons que des centres de dépistage soient menacés de fermeture comme celui dit du « 190 » à Paris.

En outre, nous dénonçons le fait que la mission qui nous est confiée de proposer des TROD aux travailleurSEs du sexe n’est financée que pour la partie matérielle du coût de l’outil en lui-même, mais que tout le travail d’offre et d’accompagnement de la part de nos salariés n’est pas pris en charge et doit donc reposer soit sur des bénévoles, soit être pris en charge sur d’autres fonds. S’il est intéressant que des bénévoles de la lutte contre le sida soient formés pour réaliser des TROD et agrandir considérablement l’offre de dépistage, il est néanmoins préoccupant que des professionnelLEs soient remplacéEs par des bénévoles qui n’auront pas la même formation et compétences pour apporter un suivi plus efficace, en particulier concernant une approche de santé communautaire spécifique au public concerné.

Nous rappelons que les freins structurels au dépistage auprès des travailleurSEs du sexe ne sont pas liés à la qualité de l’outil de dépistage en tant que tel, mais à la criminalisation du travail sexuel, et en particulier des moyens de l’exercer. Le monde de la lutte contre le sida, les autorités en santé, et les pouvoirs publics concernés devraient donc davantage se préoccuper de lutter contre cette criminalisation, et d’empêcher des formes nouvelles de pénalisation supplémentaire, telle que la pénalisation des clients des travailleurSEs du sexe, ou les arrêtés municipaux interdisant la présence des travailleurSEs du sexe dans l’espace public.

 

 

 

Recommandations

  • Le TROD doit être un outil au sein d’une palette de différents types d’offres de dépistage, et pas la seule offre disponible

  • L’offre de dépistage ne doit pas se limiter au VIH mais s’élargir aux autres IST, ainsi qu’aux autres problèmes de santé

  • La confidentialité des résultats doit être garantie. Les résultats de dépistage sur les lieux de travail sont donc déconseillés à moins de permettre aux travailleurSEs du sexe de ne pas croiser d’autres personnes avant et après l’annonce du résultat

  • Les programmes de mise en place des TROD doivent être financés dans leur globalité et doivent comprendre une offre de dépistage de toutes les IST

  • L’offre de TROD doit pouvoir se faire par une équipe et pas uniquement unE bénévole isoléE facilement dépasséE par un imprévu

  • L’offre de dépistage et de counselling doit se faire dans une langue parlée par les travailleurSEs du sexe avec des médiateuRICEs culturelLEs

  • Les personnels soignants et de santé doivent être formés à la question du travail sexuel pour ne pas reproduire de jugements négatifs de type abolitionnistes ou autres

  • La stigmatisation du travail sexuel, des travailleurSEs du sexe et des clients doit être combattue

  • Le travail sexuel doit être décriminalisé (racolage public, arrêtés municipaux, clients, famille et conjoints, tierces parties)

  • Le libre choix ou la décision prise dans l’exercice de son travail doit être respectée pour touTEs les travailleurSEs du sexe, y compris séropositifVEs

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Le présent dossier de presse répond aux arguments avancés pour justifier la pénalisation des clients des travailleusEs du sexe. 
Il présente également les revendications des prostitutéEs et de leurs alliés. 
Il rappelle, comme nous le faisons depuis bientôt dix ans, qu’aucune politique à destination des travailleusEs du sexe ne saurait être engagée sans la consultation des premierEs intéresséEs.

Télécharger le dossier de presse sur la pénalisation des clients Dossier de presse : 

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Etat des lieux du 17 décembre 2012
 
Créée à l’origine en 2003 par une organisation nord américaine de travailleurSEs du sexe, la journée internationale de lutte
contre les violences faites aux travailleurSEs du sexe a pour objectif de dénoncer ces violences sous toutes leurs formes,
y compris leur discrimination ou stigmatisation.